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MARYLINE SELLIER,
LE BIJOU DANS L’ÉGYPTE ANTIQUE

Objet intrinsèquement spirituel, le bijou a évolué au fil des siècles sans se départir de son caractère symbolique. Très présent dans l’Égypte Antique, le bijou a accompagné l’essor de cette fascinante civilisation. Pour nous, Maryline Sellier, Docteure en égyptologie et Guide-Conférencière au Louvre en détaille les usages.

Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser en égyptologie et plus particulièrement dans le domaine de l’Art et de l’artisanat ?

Je suis passionnée par l’Égypte ancienne depuis mes années collège. J’ai dévoré de nombreux romans et ne ratais aucun documentaire sur le sujet. En entrant au lycée, c’était devenu une évidence : je serai égyptologue ! J’ai emménagé à Paris pour suivre le cursus d’Histoire de l’Art et d’Archéologie proposé par la Sorbonne. Toutes les civilisations étudiées m’intéressaient, mais aucune ne pouvait rivaliser avec l’Égypte. Après un master puis un doctorat, j’ai obtenu le titre de Docteur en égyptologie en 2017. J’ai toujours été sensible aux techniques et aux choix des matériaux utilisés par les anciens Égyptiens. Dès que je vois un objet, une statue, un sarcophage ou même un vase, je me demande : comment et pourquoi il a été fabriqué ? Je me suis donc penchée sur la fabrication de la bière pour mon master, puis sur celle des objets en albâtre pour ma thèse.

Le bijou de l’antiquité égyptienne était-il seulement ornemental ?

En Égypte ancienne, hommes, femmes et enfants arboraient des parures variées : diadèmes, colliers, bagues et bracelets qu’ils portaient au poignet, au bras ou aux chevilles. Il semble toutefois que seules les femmes aient porté des boucles d’oreilles, une mode venue du Proche-Orient. Si certains bijoux pouvaient être ornementaux, comme les colliers de perles ou les boucles d’oreilles, la plupart avaient une signification. Certains colliers nommés « l’or de la récompense » étaient offerts par Pharaon à ses sujets méritants. Visible depuis le balcon de son palais, Séthi Ier distribue à Hormin, chef du harem royal, de grands colliers que les serviteurs s’empressent de lui mettre autour du cou. Les bagues au chaton en forme de scarabée sont également des sceaux : gravés de hiéroglyphes sur leur face plane, ils peuvent pivoter pour servir de tampon et certifier les documents. Sans oublier les pendentifs et les amulettes apotropaïques qui protègent contre les influences maléfiques.

“Si certains bijoux pouvaient être ornementaux, comme les colliers de perles ou les boucles d’oreilles, la plupart avaient une signification”.

Hormin, chef du harem du roi, récompensé par Séthi I © Musée du Louvre, G. Poncet

Les Égyptiens faisaient-ils la distinction entre talisman et amulette ?
Quelles différences dans leur usage ?

En égyptologie, on parle plus volontiers d’amulettes. Ce sont des représentations divines ou des symboles censés protéger leur porteur, les Égyptiens étaient superstitieux. Dès l’enfance, les adultes faisaient porter aux filles et garçons des colliers munis de pendentifs représentant divinités ou symboles particuliers ; rappelons que la mortalité infantile était alors très élevée. Les adultes aussi pouvaient en porter tout au long de leur vie et, la mort venue, les embaumeurs plaçaient diverses amulettes entre les bandelettes de la momie, à des endroits spécifiques. C’est le cas du « scarabée de cœur », un gros scarabée en pierre placé sur la poitrine du défunt, pour protéger cet organe vital (qui n’était pas retiré lors de la momification). Le cœur étant le siège des sentiments et des émotions, ainsi que de l’intelligence et de la mémoire. Les bijoux n’étaient pas les seuls à détenir cette portée spirituelle, citons les attributs de pharaon (sceptres, couronnes, uraeus), mais aussi les objets de la vie quotidienne, comme les étuis à khôl ou le mobilier en bois qui pouvaient être ornés de l’image du génie Bès, réputé éloigner les mauvais esprits et les cauchemars. La magie était très présente en Égypte ancienne, les dieux venaient sur Terre et les morts avaient la possibilité de revenir parmi les vivants, généralement pour leur apporter des bienfaits, mais aussi les inquiéter. On pouvait également porter sur soi un fragment de papyrus enroulé dans un petit étui. Sur ce papyrus était écrite une formule magique protégeant son porteur.

Etuis à papyrus magique © Musée du Louvre, C. Décamps

De quels matériaux étaient constitués de tels bijoux ? Étaient-ils les symboles d’appartenance à une certaine classe sociale ?

Toutes sortes de matériaux étaient travaillés par les joailliers. On pense bien sûr à l’or, qui constituait la chair des dieux, et à l’argent, beaucoup plus rare. Les Égyptiens ne connaissaient pas les pierres précieuses, mais utilisaient des pierres fines (turquoise, cornaline, jaspe ou lapis-lazuli) pour les bijoux les plus précieux, comme ceux retrouvés dans la tombe de Toutankhamon. Les Égyptiens de toutes classes sociales portaient du verre et de la faïence (perles, incrustations, pendentifs), les contrastes de couleurs vives étant particulièrement appréciés. Les bijoux plus modestes étaient réalisés en cuivre, en bronze, en os ou en coquillages. Depuis les débuts de la période pharaonique, on trouve des bijoux sur le corps des défunts (momifiés ou non), déposés dans les tombes ou à l’intérieur du cercueil.

“Toutes sortes de matériaux étaient travaillés par les joailliers. On pense bien sûr à l’or, la chair des dieux”.

La création et le commerce de ces bijoux étaient-ils réservés à certains artisans ou réalisés de façon domestique ?

En Égypte ancienne, seul le roi est propriétaire de la terre et de ses ressources. Les métaux et minéraux étaient extraits des mines et des carrières du désert égyptien grâce à des expéditions commanditées par le roi et menées par des hommes de confiance. Ses ressources pouvaient aussi être achetés auprès de marchands venus de l’étranger (comme le lapis-lazuli, provenant d’Afghanistan) ou obtenus grâce aux tributs versés par les régions soumises à l’Égypte. Ainsi l’or venait principalement des mines de Nubie, au sud de l’Égypte. Ces matériaux rares et précieux étaient ensuite emmagasinés dans le palais royal ou dans les temples, et seuls des artisans travaillant dans les ateliers jouxtant ces réserves pouvaient s’en servir. Les bijoux qu’ils fabriquaient pouvaient être offerts par le roi, ou achetés. Il est toutefois probable que toute personne habile et créative ait pu tailler et transformer en bijoux d’autres matériaux plus accessibles, comme l’os, le bois ou la pierre.

Existait-il une distinction entre les bijoux du quotidien, les parures de cérémonie et les bijoux funéraires ?

Oui, car il devait être pénible de passer toute une journée, en particulier sous le climat égyptien, avec un collier ousekh, en métal et rangées de perles en faïence, comme celui de la princesse Néférouptah, ou avec un pendentif en or massif, comme la triade d’Osorkon II conservé au Musée du Louvre. Certains colliers étaient si lourds qu’un contrepoids, porté dans le dos, était nécessaire pour ne pas être déséquilibré ! Certains bijoux particulièrement précieux étaient réservés aux grandes occasions. D’autres étaient fabriqués spécifiquement pour l’équipement funéraire, comme les amulettes pour la momie, dont l’utilisation était expliquée dans le Livre des Morts. Cela n’empêche pas que de nombreux bijoux retrouvés dans les tombes pouvaient avoir été portés du vivant de la personne.

Collier de la princesse Neferouptah, or, cornaline, amazonite, XIIe dynastie, découvert en 1956 dans sa tombe inviolée à Hawara, © Musée égyptien du Caire

Au panthéon spirituel des Égyptiens dieux et animaux se rencontrent, quelles figures retrouve-t-on sur les bijoux de cette civilisation ?

Si vous en avez l’occasion, je vous conseille d’aller jeter un œil aux vitrines de la salle 330 du Musée du Louvre (aile Sully, rez-de-chaussée). Vous constaterez que de nombreuses divinités sont représentées dans la bijouterie, sous forme humaine, animale ou hybride : Bès, Thot, Taouret, Mout, Horus, mais aussi le sphinx ou l’uraeus (cobra porté au front du pharaon). Chacune de ces représentations a une fonction particulière, liée à la divinité et à ses pouvoirs.

Pendentif au nom du roi Osorkon II, la famille du dieu Osiris © Musée du Louvre, C. Décamps

Œil d’Horus, croix Ankh, Tyet… ces symboles phares se retrouvent sur les papyrus, les tombeaux mais aussi sur les bijoux. Quels sont les principaux motifs transformés en bijoux ?

Ces trois symboles sont en effet les principaux. Leur pouvoir de protection devait être très puissant, c’est la raison pour laquelle ils sont aussi très fréquents et, il est vrai, pas uniquement utilisés dans la joaillerie. L’œil oudjat représente l’intégrité physique, la croix ânkh est le hiéroglyphe de la vie, le nœud rouge tit symbolise la déesse Isis. Ce dernier était souvent associé avec le pilier djed « stabilité » du dieu Osiris. L’image du lotus bleu était aussi très appréciée, cette fleur aquatique qui s’épanouit le jour et se referme sous l’eau la nuit, évoque la naissance du soleil et sa renaissance, et par extension celle du défunt.

Quels témoignages nous reste-t-il de cette civilisation fascinante ?

Trois collections de bijoux égyptiens me viennent à l’esprit. Outre celle du musée du Louvre, celle du Petrie Museum de Londres est réputée pour sa richesse. Il y a bien entendu l’impressionnante collection de bijoux de Toutânkhamon, dont une infime partie avait été exposée à la Grande Halle de la Villette en 2019 : colliers, bracelets, bagues, boucles d’oreilles… de somptueux coffrets remplis de bijoux ont été trouvés par Howard Carter en 1922 dans la dernière demeure du jeune roi. Ces chefs-d’œuvre de joaillerie seront exposés dans le futur Grand Musée Égyptien (GEM) qui doit ouvrir ses portes au Caire en 2021. Au Musée des Beaux-Arts de Boston, on peut admirer la reconstitution d’une robe composée de 700 perles en faïence ! Les perles avaient été découvertes éparpillées sur le corps de la défunte dans une tombe de Gizeh datée de plus de 4500 ans.

Département d’Égypte pharaonique, Bijoux, vêtements et soins du corps © Musée du Louvre, A. Dequier

Merci à Maryline pour son temps et son précieux témoignage. Les ateliers d’initiation, conférences et visites proposés par Maryline sont à découvrir sur son site internet. Maryline partage également sa passion et son savoir sur profil Instagram et sur son compte Facebook. Cette interview a été imaginée en complément de l’article précédemment publié s’intéressant au lien entre le luxe et la spiritualité.

Maryline Sellier © Photo MarylineSellier
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