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LUXE, UN DÉSIR DE SPIRITUALITÉ

 

Le luxe est évolutif, sa définition fluctue au contact des frontières géographiques et à la lueur des siècles passés. Témoin de son temps et de sa culture, le luxe transcende la matérialité pour se rapprocher de la spiritualité, qualité de ce qui relève de l’esprit. Bijoux, art, mode ou encore voyage : le luxe protéiforme est loin de n’être qu’apparences.

Du talisman à la joaillerie

Plus que tout autre objet, le bijou renferme une dimension spirituelle. Amulette et talisman parent le corps depuis des millénaires. La première protège, porte chance et repousse les sorts, les dangers ou les maladies. Le second confèrerait des pouvoirs magiques. Cette quête spirituelle, incarnée dans ce qui peut sembler un simple colifichet, pouvait déjà être observée dans l’antiquité.

Dès 7000 avant J.-C., la Grèce regorge de bijoux rudimentaires faits d’os ou de corne, des matières naturelles bien moins luxueuses que les diamants, mais non moins prisées. Entre 1600 et 1200 avant J.-C., les nobles Mycéniens, habitants de la cité préhellénique du Péloponnèse, arborent bijoux et fibules d’or. Les tombes découvertes témoignent de la richesse de ces ornements et du caractère sacré de ces amulettes funéraires. Étrusques et Romains recourent eux aussi avec assiduité aux talents de leurs orfèvres. Avec les conquêtes d’Alexandre le Grand se développeront ensuite les premières importations de rubis, d’émeraudes ou de lapis-lazuli.

Chevalières portant le titre de spatharios, période byzantine, Xème siècle, Collections MET Institute New York © photo Justine Grosset

Fervente amatrice de l’Égypte antique, j’ai toujours été fascinée par l’importance du symbolisme chez cette civilisation. Mon échange avec Maryline Sellier, Docteure en Égyptologie a renforcé cette impression. Plus spirituels qu’esthétiques, les bijoux égyptiens étaient portés à même la peau, sous le vêtement. L’œil d’Horus matérialise l’ordre et la permanence, son pendentif disposerait de vertus de protection et de guérison. La croix Ankh (croix ansée) figure le souffle vital, objet primordial lors de la pesée de l’âme. Symbole de vie et de fertilité, le Tyet (nœud d’Isis) se décline en cornaline ou jaspe. Les animaux ont une place majeure dans ce panthéon spirituel : scarabées, allégories de résurrection et de pouvoir, ou scorpions pour se prémunir des trahisons se métamorphosent en de luxueuses parures.

Au Moyen-Âge, puis à la Renaissance, le bijou représente des scènes bibliques ou des saints sous la forme de joyaux émaillés ou de camées. Le bijou profane puis la joaillerie véritable ne viendront que plus tard

Aurélie Bidermann et ses luxueuses amulettes en pierres naturelles, Alighieri et ses colliers en or inspirés de la Divine Comédie ou Bulgari et son sensuel serpent porte-bonheur Serpenti : les marques de luxe continuent d’honorer mythologies, religions et spiritualité.

L’appartenance à une tribu

Au cœur des dernières tendances, les bijoux ethniques sont avant tout des accessoires d’apparat ou du quotidien dotés d’une place centrale dans le système de croyances de tribus et groupes humains.

Chapelets orthodoxes ou bracelets de prières tibétains incarnent cette dimension spirituelle prêtée au bijou. Popularisés par la marque éponyme, les bracelets shamballa tibétains évoquent la connexion du corps et de l’esprit, Shamballa désignant en sanskrit un lieu paisible propice à l’éveil. Pavé de pierres précieuses, l’accessoire traditionnel de l’Himalaya s’éloigne de sa version artisanale, mais conserve sa puissance symbolique.

Taillés dans les os de cétacé, le jade ou la nacre de coquillage, les bijoux maoris recèlent eux aussi d’une forte richesse métaphorique. Le motif koru incarne le cycle de la vie et l’union à la nature. Le gardien manaia à tête d’oiseau, corps humain et queue de poisson, représente l’alliance du ciel, de la terre et de la mer.

Symbole d’appartenance à la tribu des origines, le bijou répond aujourd’hui plutôt à une envie de se distinguer. Il conserve toutefois des codes aisément identifiables.

L’Art, un luxe plus divin que jamais

L’art s’enracine dans la spiritualité et s’est longtemps justifié par sa portée religieuse. Tableaux, sculptures ou somptueux sonnets sont autant de luxueuses reliques d’une époque et de la volonté d’élever son âme. Sur les pas des Médicis, les industriels du luxe François Henry Pinault ou Bernard Arnaud se réinventent en mécènes de la scène artistique contemporaine. Si la figure de l’artiste demeure souvent synonyme de misère, les maitres de la Renaissance comme du Moyen-Âge ne reculaient devant aucune dépense ou ostentation pour honorer avec panache leurs commandes. L’imaginaire religieux et notamment catholique, confère à l’acte créateur, et donc à l’art, une importance capitale. Cette spiritualité religieuse offre un cadre narratif idéal pour le luxe, enraciné dans un storytelling métaphorique.

Nul doute que l’exposition Luxes, programmée au Musée des Arts Décoratifs de Paris jusqu’en mai 2021 apportera un nouvel éclairage sur le lien entre art et luxe.

Les pierres précieuses au service d’une reconnexion spirituelle

Les vertus protectrices des gemmes naturelles ont de tout temps participé à leur préciosité. Région reculée de l’Himalaya, le Ladakh est renommé pour ses extravagantes coiffes féminines. Rebrodées de tapis de pierres semi-précieuses, ces luxueuses coiffes ornées de turquoises et corail protégeraient des poisons et maladies.

L’industrie de la beauté se saisit à son tour de notre quête spirituelle. Les marques de luxe se font apothicaires et concoctent de véritables élixirs. Gorgées de diamants ou de saphirs, les crèmes de soin, appliquées à l’aide d’un roller de jade ou d’un gua sha de quartz, prônent l’alliance de propriétés esthétiques aux bienfaits émotionnels. Cette vision holistique de la beauté repose sur l’idée que les vibrations des minéraux entreraient en résonnance avec notre corps.  La lithothérapie serait-elle le nouveau luxe ? Les massages relaxants bénéficieraient de vertus thérapeutiques accrues par les cristaux. De luxueux spa proposent d’harmoniser nos chakras, d’apaiser ou dynamiser nos centres énergétiques en apposant améthyste ou quartz rose à même la peau. Le Summer Palace, adresse pékinoise des hôtels écoresponsables Aman, allie shiatsu et gemmes pour équilibrer le qi, l’énergie vitale : le jaspe favoriserait la circulation et l’aventurine résoudrait les peines de cœur. Comble du luxe, les eaux infusées de cristaux étanchent notre soif de spiritualité.

Évasions luxueuses pour un voyage intérieur

Dans la philosophie traditionnelle indienne et bouddhiste, la spiritualité rencontre la méditation. Héritée du yoga religieux des peuples Aryâs, la pratique méditative absout notre stress, exacerbé par l’omniprésence technologique. Écolodges et hôtels proposent de luxueux séjours propices à la sérénité et contemplation. Dans les effluves d’encens et de palo santo, au son des bols tibétains et de mantras, ces retraites en pleine conscience connaissent un réel succès. Plus gypset qu’hippy, ces nouveaux adeptes de la spiritualité choisissent de somptueux écrins, à l’image du Palais Namaskar à Marrakech. À Ubud, le Como Shamballa propose de participer au rituel traditionnel balinais de purification aquatique dans un temple sacré hindouiste avant de rejoindre sa luxueuse suite : une déconnexion régénératrice loin de l’ascétisme.

La mode en quête de spiritualité

Existe-t-il plus porteur de sens que le vêtement ? J’ai le souvenir du luxe des trésors papaux sacrés, propriétés du Vatican, exposés au Metropolitan Museum of Art en 2018 en parallèle de la rétrospective Heavenly Bodies, Fashion and the Catholic Imagination. La majesté des reliques catholiques confirme le mysticisme dont peuvent se tisser objets d’art, étoffes et bijoux.

Ostensoir en or et capes pontificales richement brodées, propriétés du Vatican, MET NY © photo Justine Grosset

Lors du gala annuel du MET Costume Institute, top model et célébrités rivalisaient de créativité pour rendre hommage à une mode plus divine que jamais. Aux côtés d’Anna Wintour, Lana del Rey incarnait une madone moderne, Rihanna était couronnée papesse mode par Maison Margiela et Rosie Huntington-Whiteley se faisait angélique habillée par Ralph Lauren.

De gauche à droite: Lana Del Rey et Jared Leto, Rihanna et Rosie Huntington-Whiteley © Vogue

Azulik, l’adresse bohème chic de la péninsule de Tulum qui propose une expérience transformative inspirée de l’héritage maya, entend bien elle aussi réconcilier mode et spiritualité. Dans la boutique de l’écolodge mexicain, les vêtements durables sont confectionnés en fibres naturelles. La marque artisanale Anikena coud coquillages cauris, nacre et pierres protectrices à même l’étoffe : une manière poétique de redonner du sens à la mode.

Les luxueux kimonos en soie de Diane Goldstein, fondatrice de Monoki, restituent à l’ésotérisme, autre domaine de la spiritualité, ses lettres de noblesse. Ses collections mode mystiques sont brodées à la main de motifs hérités du tarot ou de l’astrologie avant d’être bénies par un chaman. Elle-même tarologue, Diane Goldstein est de toutes les fashion week, invitée à tirer les cartes aux clientes des marques de luxe. Dernier en date : Marc Jacobs pour une animation dans sa boutique parisienne.

J’ai moi-même eu recours à une consultation de tarot. Utilisant les oracles de Marseille, Arnaud Malherbes m’a permis avec bienveillance et clairvoyance de découvrir cette pratique. Notre dernier échange, retranscrit dans cette interview permet de mieux comprendre l’engouement actuel pour le tarot et, plus généralement, notre quête de spiritualité dans un contexte de désenchantement. Quelques mois plus tard, je suis impressionnée par la justesse de ce tirage et ne suis d’ailleurs pas la seule : des soirées Valentine Gauthier à Sézanne, son agenda ne désemplit pas.

Le luxe, humain avant tout

La dimension subjective du luxe est indéniable, ne serait-ce que parce que son achat demeure émotionnel. Si l’on se réfère à la pyramide de Maslow, la consommation du luxe reposerait sur ces comportements peu rationnels.

Derrière les sacs de luxe ou robes haute couture se devinent des créateurs et des artisans, des Hommes façonnés par leurs croyances, leur religion et leurs superstitions. Comment ne pas esquisser un sourire devant les petites mains des ateliers qui cachent un de leurs cheveux dans l’ourlet des robes de mariées, dans l’espoir d’attirer à leur tour l’amour ?

De gauche à droite : John Galliano pour Christian Dior Haute Couture, Yves Saint Laurent/ collaboration Goosens, 1985 et Roberto Capucci Haute Couture, 1987 © photo Justine Grosset

Fervent adepte de la voyance, Christian Dior s’en est régulièrement remis à la chiromancie. Une diseuse de bonne aventure lui fit à 14 ans cette célèbre prédiction : « vous vous trouverez sans argent ; mais, les femmes vous seront bénéfiques. C’est par elles que vous réussirez ! ». Une voyante encore lui annonce le retour de sa sœur adorée, résistante déportée. Trébuchant aux détours d’un faubourg sur une figure à 5 branches, il décide de fonder sa propre maison de couture et de croire en sa bonne étoile. Portant en chaque instant du muguet dans un reliquaire, Christian Dior brodait dans toutes ses créations une fleur de mai séchée. Ces fétiches continuent d’animer les collections de l’avenue Montaigne. Maria Grazia Chiuri invite fréquemment les oracles du tarot sur les robes et accessoires Dior : des motifs mystiques qui reconnectent les femmes à leurs intuitions.

Le manteau Christian Dior Haute Couture de l’automne 2017 requis 1 500 heures de broderie © Dior

Au cours de mes années passées au sein des équipes Chanel, j’ai toujours chéri ces indices qui, bout à bout, tissent une légende à l’épreuve du temps. Ce storytelling inspiré distingue et tisse la légende d’une marque de luxe. Gabrielle Chanel était elle aussi superstitieuse. Native du 19 août, sous la constellation du lion, et fortement impressionnée par la représentation du fauve sur la place Saint-Marc lors d’une escapade vénitienne, Coco Chanel fit de son signe astrologique son étendard. Symbole de résurrection, le majestueux félin deviendra son porte-bonheur. Statue, boutons gravés sur les tailleurs de tweed et aujourd’hui collection de joaillerie : le lion continue de rugir rue Cambon.

Comment ne pas évoquer le porte-bonheur spirituel et désormais commercial de la maison au double C : le chiffre 5 ? Symbole numérologique de l’homme s’élevant vers le céleste, le 5 c’est le pentagramme de l’alchimiste, la quintessence (de quinte essence, la cinquième essence). Au-delà des 4 éléments, c’est le cinquième, l’éther, qui est supposé les unir pour leur donner sens. Est-il envisageable pour cette marque de nous offrir plus belle définition du luxe que celle-ci ?

Gianni Versace Automne-Hiver 1991, Manchettes CHANEL en résiné et pierres ornées de croix byzantines, MET New York, © photo Justine Grosset

Relatif à la transmission, l’objet de luxe transcende la mort et le temps, acquérant ainsi une valeur détachée de son estimation. Cet héritage prend alors une dimension spirituelle en assurant la persistance d’un lien physique rompu. Cet éthos demeure particulièrement en vigueur dans le domaine de l’horlogerie, où la montre, précieux garde-temps, passe de génération en génération. Un comportement que j’ai constaté au contact de clients passionnés rencontrés au sein des boutiques et salons du groupe Richemont.

 

Si le sujet reste inépuisable, le luxe ultime n’est-il pas, à notre époque, un moment de réflexion, un retrait de l’effervescence quotidienne, devenant ainsi davantage psychique que matériel ?

De tout temps, le vêtement, le bijou, l’art ou le voyage ont témoigné d’une vérité socioculturelle et des aspirations de leur époque. Plus luxe que New Age, la spiritualité trouve à présent un souffle renouvelé. Cette quête de sens et de profondeur est exacerbée par les incertitudes actuelles auxquelles le luxe apporte, si ce n’est une réponse, du moins un soulagement en offrant de s’élever au-delà des possessions et contraintes matérielles.

 

Lectures Conseillées

Prolongez votre lecture grâce aux témoignages d’Arnaud Malherbe, Tarologue et de Maryline Sellier, Docteure en égyptologie et Conférencière au musée du Louvre, à travers leurs interviews.

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